ADEB – Jürgen Erfurt, votre formation première est en philologie romane, discipline universitaire qui a une longue et prestigieuse histoire académique en Allemagne (et dont on peut regretter qu’elle ait disparu des universités en France), mais c’est largement dans d’autres domaines que vos travaux se sont déployés. Avez-vous le sentiment d’avoir trahi vos premières amours ou y êtes-vous resté fidèle ? Et si oui, en quoi ?

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En tant qu’étudiant en philologie romane ou en romanistique dans une université germanophone, on apprend au moins deux choses : qu’on a affaire à plusieurs cultures romanes, à leurs langues, à leurs littératures et à leurs histoires en même temps – dans mon cas, il s’agissait du roumain, du français et de l’espagnol – et, que l’un des principes méthodologiques de base est la comparaison, l’analyse comparative ou aussi contrastive. Elle s’étend à la comparaison de l’allemand par rapport aux langues romanes ainsi que des langues romanes entre elles, c’est-à-dire du français par rapport au catalan par rapport au corse, etc. Cela signifie que la réflexion et le travail appris de cette manière sont orientés vers l’analyse du changement, de la variation et de la différence des langues. Et d’ailleurs : regarder par-dessus la clôture de sa propre culture peut être très utile pour ne pas tomber dans les pièges du « nationalisme méthodologique », qui fait que la société et la politique, cultures et langues comprises, sont pensées dans une conceptualisation nationale, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Je me suis éloigné de la philologie dans la mesure où je me suis de plus en plus intéressé aux sujets et aux communautés agissant sur le plan communicatif, aux personnes qui parlent, écrivent et apprennent, et donc, à la manière dont les gens façonnent leurs conditions de vie avec leurs langues. L’une des questions centrales ici est de savoir ce que la mobilité, le contact et la migration signifient pour l’apprentissage et la pratique des langues et comment le répertoire linguistique des individus évolue dans ces conditions. Il s’agit souvent de situations conflictuelles résultant de l’inégalité sociale et langagière des individus, des groupes et des communautés. Cela veut dire que mes « premières amours » ont été rejointes par d’autres. D’un point de vue méthodologique, des méthodes de recherche qualitative comme le travail ethnographique pour la collecte de données sur le terrain et des méthodes d’analyse de données telles que l’analyse de discours et de l’interaction se sont ajoutées à l’approche comparative.

Sur le plan biographique, ces nouvelles orientations vont de pair avec mes recherches sur les communautés francophones au Canada, d’une part sur les minorités francophones en Ontario, en Acadie et, plus tard, en Colombie-Britannique et, d’autre part, sur les pratiques langagières et les rapports linguistiques au Québec, notamment à Montréal, et ici encore sur l’apprentissage des langues et le plurilinguisme chez les immigrants.

Une grande partie de ce que j’ai appris au Canada a ensuite été pertinent dans les recherches que j’ai menées dans l’Est de la Romania, en particulier en République de Moldavie. Là encore, l’accent a été mis sur les conflits linguistiques et le multilinguisme dans cet espace post-soviétique. L’un des concepts clés que nous avons tirés de cette recherche est celui de la restructuration des répertoires linguistiques. Pour comprendre ce concept, il faut imaginer que dans la biographie langagière de nombreuses personnes en Moldavie, le russe occupait une place centrale, alors qu’elles utilisaient d’autres langues comme le moldave, l’ukrainien, le gagaouze ou/et le bulgare dans leurs familles et dans la vie quotidienne. Cependant, avec la sortie de l’Union soviétique et la création d’un État-nation dans les années 1990 et 2000, les nouvelles forces porteuses de l’État ont radicalement changé, en un temps relativement court, les rapports linguistiques de la société. Dans les établissements d’enseignement, dans l’administration, dans le secteur médical, dans l’armée, dans les médias, le russe a été remplacé comme langue dominante par la nouvelle langue d’État, le moldave/roumain. Nous nous sommes intéressés à ce que ce changement signifiait pour la pratique et l’apprentissage des langues des individus et à la manière dont leurs répertoires linguistiques évoluaient. Il est également significatif que de nombreux Moldaves gagnent leur vie dans d’autres pays comme en Russie, en Italie, au Portugal, en Allemagne, en France, etc. Ils émigrent – et ils rémigrent, apportant ainsi avec eux en Moldavie les langues des pays de destination de leur migration.

Avec mon groupe de recherche, on a étudié d’autres aspects de la migration et du multi-/plurilinguisme dans la ville de Francfort-sur-le-Main, où vivent un grand nombre de personnes originaires de pays de langue romane et qui y ont établi, pour ainsi dire, la Romania à notre porte. Dans les entreprises de la région Rhin-Main, sur le campus universitaire, en ville, dans les écoles, etc., des langues comme l’italien, le français, l’espagnol, le roumain jouent un rôle considérable aux côtés de l’allemand, de l’anglais, du turc, de l’arabe ou du russe. Cependant, la politique éducative allemande à l’égard des migrants poursuit une politique rigoureuse d’assimilation linguistique. Ce qui compte, c’est d’apprendre l’allemand. La pratique des langues d’origine a longtemps été considérée comme un obstacle à cet égard, et l’est toujours. Avec des conséquences souvent dramatiques pour les enfants de ces familles. Mon groupe de recherche à Francfort-sur-le-Main s’est donc intéressé aux autres stratégies d’apprentissage des langues qui permettent de développer à la fois l’allemand et la pratique des langues d’origine. Dans ce contexte, nous avons accompagné scientifiquement depuis longtemps des projets scolaires d’immersion réciproque (two-way-immersion), notamment pour l’italien et l’allemand et pour le français et l’allemand. Il s’agit de projets dans lesquels les enfants des deux communautés linguistiques apprennent en classe dans les deux langues dès le premier jour d’école et où les deux langues sont des langues d’instruction et d’école d’égale importance. Depuis un certain temps, des écoles et des enseignants français s’intéressent désormais aussi à nos expériences tirées de ces projets lorsqu’il s’agit de mettre en place des programmes bilingues.

De temps en temps, cependant, je reviens aux approches philologiques, comme je l’ai fait tout récemment lorsque j’ai écrit, en collaboration avec un germaniste, un long article sur l’historiographie des langues allemande et française.[1] Nous avons questionné ce qui distinguait l’historiographie de l’allemand de celle du français et à quoi pourrait ressembler une histoire de la langue, par exemple des 18e et 19e siècles, qui ne partirait pas de la langue nationale mais du concept de « locuteurs en mouvement ». En d’autres termes, une histoire des langues qui ne soit pas taillée sur la construction de la langue nationale, mais qui tienne compte du multi- et plurilinguisme, présent à toutes les époques, et de la perspective transculturelle.

 

ADEB - Un autre domaine dans lequel vos publications ont fait référence et autorité est celui de la francophonie où vous avez apporté aux chercheurs des instruments et des ressources documentaires fort utiles. Mais vous avez aussi, dans plusieurs de vos travaux, souligné le poids des effets de la colonisation. Est-ce que vous pensez avoir évolué dans votre manière d’aborder ce domaine ou bien est-ce qu’il s’agit pour vous du développement d’un seul et même projet, où une phase à dimension critique viendrait compléter une collecte à caractère peut-être plus descriptif ?

Après avoir travaillé dans les années 1980, à l’époque encore à Leipzig dans le groupe de recherche de Klaus Bochmann, sur l’histoire du français et de la politique linguistique en France aux 18e et 19e siècles, nous avons étudié les effets de la Révolution française sur la politique linguistique en France, en Italie et en Espagne[2], le colonialisme n’y jouait pratiquement aucun rôle. C’était à la fin des années 1980, lorsque le pays dans lequel je vivais à l’époque a soudainement disparu de la carte. Peu de temps après, au début des années 1990, ma vision du français a changé de manière fondamentale lorsque je me suis retrouvé, à Toronto ou dans la province canadienne de l’Ontario, et confronté aux conséquences du colonialisme français des 17e et 18e siècles. Et ceci à trois niveaux : Premièrement, au niveau des membres de la minorité francophone de l’Ontario qui vivent ici en tant que descendants des colons français de la « Nouvelle France », y compris un grand nombre de ceux qui s’identifient comme Métis ; deuxièmement, au niveau des tensions entre les Québécois qui poursuivent le projet d’un État-nation francophone en Amérique du Nord et les francophones hors Québec qui, en tant que minorités, se sont sentis abandonnés par le nationalisme québécois dans la lutte pour préserver leurs ressources culturelles ; troisièmement, au niveau des migrants du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne, pour qui le français était à la fois une langue du colonialisme et, en Ontario, la langue de l’intégration sociale dans une « nouvelle francophonie canadienne ». Et cette « nouvelle francophonie » cherche à son tour sa place face aux francophones dits « de souche ». Et d’ailleurs, parmi ces migrants, il y en avait aussi qui venaient de ce qui était alors le Zaïre, ce qui signifiait pour moi que j’avais à faire avec le colonialisme belge en Afrique.

Un peu plus tard, j’ai eu l’occasion de me rendre dans les D.O.M. de La Réunion et de Mayotte, d’une part, et aux Seychelles et à Maurice, d’autre part, où les différentes facettes du postcolonialisme, de la francophonie et du néocolonialisme français sont palpables. Voilà pour les données empiriques. Avec le livre « Francophonie. Langue, discours, politique » de 2005 et plusieurs autres publications[3], j’ai essayé de saisir le phénomène de la francophonie à la fois historiquement et théoriquement et de le définir comme un principe organisateur de la nation française. Et ce, tant sur le plan interne, avec l’expansion et l’affirmation du français sur les autres langues et variétés en France, que sur le plan externe, avec la conquête et la soumission de nombreux autres peuples au cours du colonialisme. Dans ce contexte, il est important de rappeler le principe décrit par le géographe colonial Onésime Reclus – la francophonie comme instrument pour assurer la domination.[4]

Sur la toile de fond du colonialisme, l’histoire de la francophonie connaît toutefois aussi un récit nettement différent. Je ne parle pas du récit du français en tant que langue des élites aristocratiques et bourgeoises d’autres pays européens ou en tant que langue de la diplomatie aux 18e et 19e siècles, ni de l’histoire cruelle du colonialisme belge en Afrique. Je fais référence à l’histoire qui commence au Canada dans les années 1950 et qui compte plusieurs acteurs. On peut citer le « Conseil de la vie française en Amérique », qui a promu la solidarité entre les communautés francophones d’Amérique du Nord, des Caraïbes et d’Europe, ou le journaliste et homme politique Jean-Marc Léger, qui, à la fin des années 1950, dans le contexte du mouvement des indépendances en Afrique, a intensément promu les relations de solidarité et de coopération entre le Canada francophone et les jeunes États d’Afrique. La fondation de l’« Association des universités partiellement ou entièrement de langue française » (AUPELF) à Montréal en 1961, rebaptisée par la suite « Agence universitaire de la Francophonie » (AUF), et de l’ « Agence de coopération culturelle et technique » (ACCT) à la fin des années 60, peut être attribuée de manière significative à ses activités. La suite de l’histoire est bien connue : au milieu des années 1980, la France entame la déresponsabilisation de l’ACCT et, sous la présidence de François Mitterrand, la transforme en une institution politique qui occupe désormais une place centrale dans la politique étrangère de la France. Cela s’est accompagné d’un processus de restructuration des institutions francophones, qui a abouti à la création de l’« Organisation internationale de la Francophonie » (OIF) en 1997, qui s’est imposée comme un acteur global des relations internationales. La langue commune, le français, n’est plus l’élément unificateur : deux tiers de ses membres actuels en tant qu’États n’ont aucun lien reconnaissable avec le français. Entre-temps, la fonction de l’OIF est également sujette à discussion. Depuis environ 2014, puis sous le président Hollande et maintenant sous le président Macron, la France poursuit des plans visant à transformer l’OIF en une organisation guidée davantage par des intérêts économiques (français).

 

ADEB - On ne saurait évidemment se priver de questions touchant à vos travaux récents sur la transculturalité. Votre dernier ouvrage, Transkulturalität – Prozesse und Perspektiven, semble très important dans votre carrière et, à bien des égards, pour notre domaine. Le concept de transculturalité a une histoire ailleurs mais pas vraiment en didactique ou en politique des langues. Ce choix fort appelle de nombreuses questions qu’il n’est pas possible d’aborder toutes ici, mais il en est deux ou trois, qui ne sont sans doute pas les plus fondamentales (elles vont même vous paraître un peu trop journalistiques) mais par rapport auxquelles nous aimerions que vous vous situiez.

  • Est-ce que la transculturalité, comme analyse, comme concept et comme instrument heuristique (et politique ?), déplace les lignes – un peu brouillées depuis des années – des débats portant sur l’interculturalité ? Est-ce qu’elle contribue à une certaine clarification ?

Afin de répondre à la question de la relation entre l’interculturalité et la transculturalité, je voudrais suggérer d’élargir cette paire de termes pour inclure la biculturalité et la multiculturalité. Car selon moi, la biculturalité, la multiculturalité et l’interculturalité ont un dénominateur commun. Tous trois sont avant tout des concepts de gestion des conflits culturels entre groupes ou communautés. Les conflits culturels doivent être désamorcés par la reconnaissance mutuelle des parties impliquées dans le conflit. Cette gestion des conflits concerne donc la mise en contact de groupes/communautés socialement inégaux au sein des États-nations, comme le montrent les exemples de la Belgique et du Canada, où ces concepts jouent un rôle majeur.

Depuis les années 1960, de nombreux États-nations ont mis en place des stratégies de gestion des conflits pour négocier les différences culturelles. Ces stratégies vont dans le sens de la reconnaissance de la diversité culturelle. La Belgique peut être citée en exemple. Les conflits entre les membres de la culture minoritaire flamande et les membres de la culture dominante francophone ou wallonne, qui n’avaient cessé d’éclater depuis la seconde moitié du XIXe siècle, ont été désamorcés en 1962 par l’introduction du principe territorial et la division du pays le long d’une frontière linguistique en une partie monolingue flamande ou néerlandophone au nord et une partie wallonne ou francophone au sud. La capitale majoritairement francophone, Bruxelles, s’est vue accorder un statut spécial comme une sorte d’îlot bilingue dans la Flandre néerlandophone.

Le Canada et, en particulier, le Québec nous fournissent d’autres exemples. Au cours du mouvement d’émancipation de la population francophone marginalisée – également appelé « Révolution tranquille » – la Commission royale d’enquête sur le biculturalisme et le bilinguisme (1963-1969) a recommandé de reconnaitre les préoccupations des Canadiens français en déclarant leur langue comme deuxième langue officielle de la Fédération canadienne. Depuis lors, c’est-à-dire depuis 1969, le Canada est officiellement bilingue. Ainsi, la Belgique et le Canada ont mené une politique de biculturalisme et de bilinguisme qui se résume en principe en deux monolinguismes. Peu de temps après, la politique fédérale canadienne a fait un pas de plus, en ce sens qu’à partir de 1971, avec l’introduction de la politique du multiculturalisme, l’importance croissante de l’immigration et en même temps les conflits de légitimité toujours virulents autour des cultures immigrées ont été pris en compte.

Le concept d’interculturalité peut également être placé sur l’axe de la gestion des conflits et de la négociation de la différence culturelle au sein de l’État-nation. Alors que le discours du multiculturalisme sert l’image d’une mosaïque dans laquelle une multitude de groupes se côtoient, l’interculturalité propage l’image de l’échange mutuel, de l’interaction et du dialogue dans le respect de valeurs communes. Enfin, la discussion attire l’attention sur une distinction à établir entre les différents niveaux d’action : le multi-/interculturalisme en tant que concepts macrosociaux et de façonnage sociétal de l’État ou des agences étatiques ; la multi-/interculturali, d’autre part, en tant que concepts microsociaux de la gestion de la diversité culturelle dans la vie quotidienne, ses normes et ses formes, y compris les formes idiosyncratiques.

Le Canada et le Québec ont donc emprunté une voie différente de celle, par exemple, de la France et de l’Allemagne, qui toutes deux, bien que de manière différente, s’appuient fortement sur l’assimilation, l’homogénéisation et l’hégémonie culturelle des groupes dominants. Cette affirmation peut sembler paradoxale au vu des pratiques culturelles au niveau local ou communal en Allemagne comme en France, au vu des expériences quotidiennes de mise en réseau et de mixité ainsi que des nombreux débats universitaires sur l’interculturalité, la pédagogie interculturelle et la communication interculturelle.

Si l’interculturalité met l’accent sur l’interaction entre les cultures – et non, comme dans le cas de la multiculturalité, sur leur coexistence – avec une reconnaissance simultanée de la différence culturelle, les cultures sont toujours représentées comme largement homogènes en elles-mêmes : les Allemands d’une part, les étrangers ou les migrants d’autre part. L’interculturalité suppose également que les membres des deux cultures soient dans une relation symétrique et qu’ils partagent le même degré de curiosité, d’ouverture et de tolérance. Des conceptions plus récentes de l’interculturalité, par exemple, dans la pédagogie interculturelle et la communication interculturelle considèrent cette position de manière critique. Elles diffèrent donc des positions plus anciennes en ce qu’elles a) ont en vue les relations de pouvoir, b) ne conçoivent pas les cultures comme homogènes, monolithiques et non ethnocentriques, mais supposent plutôt l’hétérogénéité et c) comprennent la culture dans ses processus de constitution, de négociation et de transformation.

Parlons maintenant de la transculturalité. La transculturalité est liée aux autres concepts culturels que je viens de mentionner ; en même temps, elle s’en distingue de manière catégorique. Tous ces concepts sont liés les uns aux autres par une caractéristique commune, à savoir qu’ils font tous référence aux inégalités et à la différence. De façon catégorique, ils sont différents dans la mesure où – du moins jusqu’à présent – la transculturalité, premièrement, n’est pas un concept d’action politique et de gestion des conflits culturels entre groupes ou communautés, mais un concept de description scientifique et de connaissance des processus sociaux et culturels. Il est par conséquent engagé dans une logique différente de celle d’un concept d’action politique. En plus, la transculturalité dépasse le cadre de l’État-nation. Deuxièmement, en termes temporels et de représentation, il s’agit avant tout d’un regard rétrospectif et reconstructif sur les formes et les pratiques de mise en scène des interconnexions et entrecroisements culturels. Troisièmement, les processus et les structures associés doivent être décrits et expliqués non seulement – comme dans le cas du biculturalisme, du multiculturalisme et de l’interculturalisme – sur la base de la théorie de la différence, mais aussi sur la base de la théorie de l’émergence.

L’objet de la recherche sur la transculturalité est constitué par les processus et les structures d’échange culturel, de négociation et d’interconnexion qui peuvent (vraisemblablement) être retracés tout au long de l’histoire de l’humanité et qui – de manière de plus en plus systématique ces dernières années – sont mis au jour, pièce par pièce, de manière rétrospective et reconstructive, par les sciences historiques telles que l’anthropologie, l’archéologie, l’ethnologie, les études historiques des migrations, les études religieuses, la linguistique et les études littéraires, la traductologie et autres.

La transculturalité suppose que les cultures se rencontrent dans leur diversité et que le contact entre elles dépend de la négociation. Cela déclenche divers processus de mélange, d’érosion des frontières, de mémoire transculturelle, d’appropriation, de conflit, de transfert et de médiation, qui sont à leur tour intégrés dans des processus de pouvoir, d’hégémonie et de marchandisation.

Plus ciblé sur notre domaine des sciences du langage et des pratiques langagières, les recherches sur la transculturalité partent du principe que les communautés et les individus avec leurs langues, leurs littératures, leurs médias et autres manifestations culturelles ne se constituent pas et ne se déplacent pas dans des espaces ethniquement fermés, linguistiquement homogènes et territorialement délimités, mais qu’ils sont imbriqués/interconnectés avec d’autres communautés et individus au-delà des frontières et que leurs contacts résultent essentiellement de la migration et de la mobilité des acteurs.

La prévalence croissante du concept de transculturalité est directement liée à l’augmentation rapide de la diversité des formes de socialisation de l’individu à l’ère de la mondialisation, d’Internet et des technologies de l’information d’une part, et des régimes de culturalisation du capitalisme tardif d’autre part. Dans ce contexte, la transculturalité est synonyme de profils de mobilité individuels et de formes individuelles d’expression et d’appropriation des pratiques culturelles et langagières. Pour dire les choses simplement : chaque individu a une/sa culture qui peut être en soi plurielle.

 

  • Dans l’environnement actuel – et probablement bien à tort – l’accent sur la transculturalité ne peut pas ne pas apparaitre comme un écho (une réponse ?) à la vague déferlante du translanguaging. Vous faites très peu de place à ce « courant » dans votre ouvrage. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Pour moi, le concept de translanguaging trouve sa place principalement dans l’apprentissage des langues dans le contexte de l’hétérogénéité linguistique et de l’inégalité sociale. En termes pédagogiques, il s’agit de reconnaître à la fois les ressources linguistiques des individus, par exemple les enfants qui grandissent avec des langues minoritaires ou des langues de migration, à l’école, et de développer ces langues et la langue dominante. L’élaboration langagière s’étend à la pratique orale et écrite, ou, comme dans le cas des sourds, à la pratique de la langue des signes, de la langue écrite et de la langue vocale. Le transfert de connaissances est ici central. Dans mon livre sur la transculturalité, je n’aborde la pratique et le concept de translanguaging qu’à la fin du chapitre cinq, dans la section consacrée aux rapports linguistiques du début du XXIe siècle. Nous avons eu une discussion plus détaillée sur le translanguaging dans le livre « Éducation plurilingue et pratiques langagières ».[5] Ce que je veux dire, c’est que le translanguaging est sans aucun doute un phénomène et une pratique à étudier sous l’angle de la transculturalité. Il me semble tout aussi important que les tentatives de théoriser le translanguaging[6] représentent un élan important pour ne plus lier le concept de langue au modèle du monolinguisme, mais pour l’étendre de manière cohérente au plurilinguisme. Mais la pratique langagière et les rapports linguistiques sont encore nettement plus diversifiés en ce qui concerne les considérations transculturelles que ce qui est associé au concept de translanguaging. Pensons simplement à la traduction et à l’interprétation, à la pratique des langues des signes, à la mémoire des biographies langagières, aux processus de mixité linguistique, aux langues en situation de diaspora, etc.

 

  • A lire les textes que vous lui avez consacrés, on pourrait penser que votre conception de la transculturalité s’est en quelque sorte progressivement « durcie » et que vous y faites une place plus importante à ce qui tient du conflit, du rapport de forces. Est-ce exact ? Et, si oui, à quoi attribuez-vous ce déplacement ou cet approfondissement ?

Le problème de la transculturalité m’occupe depuis le début des années 2000. En 2005, l’ouvrage collectif « Transculturalité et hybridité »[7] a été publié chez Peter Lang. Le concept de transculturalité y était encore très vaguement formulé. Cela a changé lorsque, avec des collègues des études anglaises et romanes à l’université de Francfort, on a développé le programme d’un master quadrilingue appelé de façon abrégée « Moving cultures »[8], que nous proposons depuis 2012. Dans ce programme, nous coopérons avec des collègues de toute l’université de Francfort-sur-le-Main, de l’anthropologie et des sciences de l’éducation à la géographie, la sociologie et la théologie, une coopération qui m’a beaucoup appris sur la recherche sur la transculturalité dans d’autres disciplines. Depuis 2012, j’ai tenu un grand nombre de séminaires et de cours magistraux sur des aspects de la transculturalité, notamment à plusieurs reprises sur le thème de la migration, du multi-/plurilinguisme et de l’apprentissage langagier, en m’appuyant sur les données des projets de recherche susmentionnés. En effet, mes projets de recherche ont toujours porté sur les conflits sociaux découlant des inégalités sociales et linguistiques, et souvent aussi de la discrimination à l’égard des minorités. Depuis la fin de la guerre froide, avec le néolibéralisme et au cours de l’individualisation croissante du capitalisme tardif, les problèmes et les conflits n’ont pas diminué, mais la complexité sociale s’est immensément accrue avec la mondialisation au cours des trois dernières décennies. Dans ces processus, le culturel est devenu non seulement plus large, mais aussi beaucoup plus politique et controversé. Ce n’est pas pour rien que les sociologues parlent des « régimes de culturalisation » dans le capitalisme tardif. Ces processus exigent une analyse scientifique, également pour pouvoir s’engager dans la gestion des conflits et la médiation. [9]

 

ADEB - Vous êtes membre de l’ADEB, Association pour le développement de l’enseignement bi/plurilingue. Est-ce que cette désignation (bi/plurilingue) fait sens pour vous ?

Qui, absolument, et même sur plusieurs niveaux. Si je prends comme point de référence nos recherches sur l’immersion réciproque, ou si je regarde l’enseignement selon le modèle EMILE/CLIL, alors le dispositif institutionnel est bilingue, ou plus rarement trilingue, comme dans les écoles ladines, par exemple. Le répertoire linguistique des élèves, quant à lui, est généralement composé d’éléments de plusieurs langues et variétés, c’est-à-dire qu’il est plurilingue. Et la tâche de l’école ne doit pas être de mépriser ou de dévaloriser ces autres langues, les langues d’origine, les langues de l’environnement social, mais de les considérer comme des ressources linguistiques pour l’apprentissage. En outre, dans l’enseignement bilingue, il s’agit également pour les élèves d’apprendre d’autres langues en plus de la paire de langues en question, généralement l’anglais, parfois le latin, le grec et bien d’autres. Et quand on parle de « développement de l’enseignement bi/plurilingue », je comprends cela comme un appel à ne pas considérer l’apprentissage des langues de façon isolée les unes des autres, mais à exploiter et à utiliser beaucoup plus les potentiels de transfert pour le développement des connaissances et pratiques langagières. Cela a également à voir avec le concept de plurilinguisme. Dans la recherche actuelle, cependant, ces langues tierces sont trop peu prises en compte pour pouvoir développer des offres correspondantes dans la formation des futur-e-s enseignant-e-s.

 

[1] Voir Erfurt, Jürgen/Gessinger, Joachim, « Sprachbewegungen – oder was bedeutet es, Sprachgeschichte transkulturell zu modellieren? » In: OBST nr. 100/2022. La revue OBST et notre texte paraitront en ligne (open acces) à partir de 2022 sur la platforme de la bibliothèque universitaire de Marburg.

[2] Voir Klaus Bochmann et al. (1993), Sprachpolitik in der Romania. Zur Geschichte sprachpolitischen Denkens und Handels von der Französischen Revolution bis zur Gegenwart. Eine Gemeinschaftsarbeit der Leipziger Forschungsgruppe „Soziolinguistik“ – Jenny Brumme, Gerlinde Ebert, Jürgen Erfurt, Ralf Müller, Bärbel Plötner – unter Leitung von Klaus Bochmann. Berlin/New York, De Gruyter.

[3] Voir entre autres Erfurt, Jürgen (2018a), Languages and Spaces: Francophonie and other ‘phonies’. In: Middell, Matthias (ed.): The Routledge Handbook of Transregional Studies, Abingdon: Routledge 2018, 159-168; Erfurt, Jürgen (2018b): Ce que francophonie veut dire. In: Cahiers internationaux de sociolinguistique, Paris: L’Harmattan, nr. 13, 2018, 11-49.

[4] L’ouvrage  » La francophonie. Bibliographie analytique de la recherche internationale  » (2011) est une sorte de sous-produit de ces recherches empiriques et historiques pour lequel Maria Amelina et moi-même avons analysé plus de 7500 publications et les avons traduites en une tentative de synthèse portant sur la recherche en francophonie.

[5] Voir Erfurt, Jürgen/Weirich, Anna/ Caporal-Ebersold, Eloise (dir.) Éducation plurilingue et pratiques langagières. Hommage à Christine Hélot, Berlin, Peter Lang 2018.

[6]Voir entre autres Otheguy, Ricardo / García, Ofelia / Reid, Wallis (2015): Clarifying translanguaging and deconstructing named languages: A perspective from linguistics. In: Applied Linguistics Review 6(3), 281–307.

[7] Voir Erfurt, Jürgen (dir.), Transkulturalität und Hybridität. ‚L’espace francophone’ als Grenzerfahrung des Sprechens und Schreibens, Frankfurt am Main, Peter Lang 2005.

[8] Le titre officiel est « Moving Cultures – Transcultural Encounters / Cultures en mouvement – rencontres transculturelles / Culturas en movimiento – encuentros transculturales ».

[9] Erfurt, Jürgen (2021): Transkulturalität. Prozesse und Perspektiven. Tübingen: Narr Francke Attempto/utb, 364 p.

NB: Pour les lecteurs intéressés voici le dernier livre publié par Jürgen Erfurt : Jürgen Erfurt/ Peter Reimer (éds.) (2021):  Afrikanische Sprachen in Europa [les langues africaines en Europe], Duisburg: Universitätsverlag Rhein-Ruhr, 214 p.