Escudé, Pierre (dir.) (2018), Langues et Discriminations, Les Cahiers de la LCD, Lutte contre les Discriminations, n° 7, Paris : L’Harmattan.

La septième livraison des Cahiers de la LCD, Lutte contre les discriminations, dont le recueil a été coordonné par Pierre Escudé sous le titre « Langues et discriminations », porte sur les discriminations linguistiques. Bien que d’intérêt depuis longtemps confirmé en sociolinguistique, l’objet de cette attention a connu récemment un regain d’actualité publique, dû notamment à l’accueil médiatique reçu par l’ouvrage de Philippe Blanchet, Discriminations : combattre la glottophobie (Blanchet 2016). P. Blanchet contribue d’ailleurs à ce numéro des Cahiers de la LCD, où l’on trouvera aussi une recension de son livre.

Le recueil compte huit articles qui tout à la fois présentent des points de vue et des angles d’approche très différents et proposent une forte convergence dans les analyses critiques. La lutte contre les discriminations linguistiques rentre pleinement dans le projet d’une publication dont les responsables, Johanna Dagorn et Arnaud Alessandrin se désignent comme « codirectrices de la revue » et précisent que la revue « s’affiche clairement comme outil de prévention au carrefour des questions universitaires, politiques et associatives » avec pour visée de « lutter contre les discours fantasmatiques qui touchent particulièrement les publics discriminés et/ou discriminables ». On ne considérera pas non plus comme indifférent le fait que le coordonnateur du numéro et les auteurs aient tenu à ce qu’une des deux ou trois langues dans lesquelles sont rédigés les résumés des articles soit de celles qui ne figurent que rarement dans des publications académiques de cet ordre. Se trouvent ainsi présentes, dans l’ordre d’entrée en scène, le catalan, l’occitan-langue d’oc/provençal[1], l’elsässerditsch – dialecte alsacien, le basque, l’occitan-langue d’oc/gascon, le corse, le kabyle, le turc[2]. Les autres langues des résumés sont tantôt le français, tantôt l’anglais, tantôt les deux.

Mais l’essentiel se situe ailleurs que dans ces gestes éditoriaux, si significatifs qu’ils puissent être. Bien que les auteurs des articles s’inscrivent quasiment tous dans le domaine des sciences du langage ou de la sociologie et quoique leurs prises de position puissent toutes relever de la ligne directrice de la revue et d’une ambition de lutte contre les discriminations, les analyses offertes aux lecteurs et les argumentations développées reposent sur des approches distinctes.

Outre la présentation très développée qu’il assure de l’ensemble, P. Escudé consacre un article à dimension historique aux « langues vivantes régionales » (LVR), selon la désignation officielle. Il montre, en illustrant et étayant son analyse par un grand nombre de citations révélatrices, comment la « matrice idéologique monolingue » s’est progressivement instituée et imposée en France au détriment de la diversité linguistique et culturelle constitutive du paysage français, que celle-ci soit établie de longue date ou résulte de phénomènes migratoires. Il défend la thèse selon laquelle les « langues régionales » ainsi discriminées pourraient cependant entrer dans un processus de régénération du modèle français dans un espace étendu de contact des langues.

C’est sous une dimension juridique et normative que Jean-Marie Woehrling, qui a participé à l’élaboration de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaire[3] examine le principe de non-discrimination et montre en quoi cette prohibition de comportements négatifs à l’encontre des langues minoritaires ou régionales et de leurs locuteurs, pour nécessaire et reconnue qu’elle soit, ne saurait suffire à sauvegarder ces langues. La Charte propose ainsi aux Etats de prendre des mesures positives et modulables selon les langues, visant à leur assurer un soutien, voire une promotion, dans différents secteurs de la sphère sociale.

Dans l’article qui ouvre cette livraison de la revue, P. Blanchet a aussi recours à des références juridiques et à des documents officiels portant sur des droits afin de mettre en évidence que les textes réprimant les discriminations opérées sur la base des religions, des couleurs de peau, des genres valent tout autant pour les discriminations linguistiques qui ne touchent pas seulement les langues comme telles, mais bien, à l’instar des autres discriminations, les personnes et les groupes sociaux. Simplement, à force d’être banalisées et quasi instituées, ces discriminations se trouvent aussi… minorées au point de paraître en quelque sorte inoffensives et presque légitimes. Et ce que P. Blanchet argumente avec force, c’est que la discrimination linguistique est tout à la fois illégitime et illégale et qu’il convient, d’une part, de la dénoncer à ce double titre et, d’autre part, d’engager des actions – rapidement pointées − à plusieurs niveaux et à plusieurs échéances pour y remédier.

Le rôle historique de l’école française dans la construction et l’entretien d’une valorisation de la norme monolingue et d’une minorisation de la diversité et de la variation linguistiques, résolument souligné par P. Escudé et par P. Blanchet, se trouve illustré tant par la recherche qu’ont conduite Claudine Nicolas et Sofia Stratilaki-Klein que, sous un angle différent, par le témoignage de Maryse Adam-Maillet.

L’étude menée par C. Nicolas et S. Stratilaki-Klein dans le cadre d’un projet cofinancé par le Fonds social européen porte sur les représentations du plurilinguisme par des acteurs du système scolaire, enseignants et élèves, dans le cas de la scolarisation des élèves allophones. A partir des entretiens qu’elles ont réalisés et en accord avec bien d’autres travaux, les auteures relèvent que

« l’école ne valorise pas les compétences réelles ou en construction de l’élève plurilingue. Ce dernier met en œuvre les compétences dont il dispose dans des contextes et des conditions variés, en se pliant aux exigences et aux contraintes imposées par l’école. Mais ces exigences et contraintes ne permettent pas d’aller au-delà d’une vision strictement monolingue de l’apprentissage et de l’usage des langues ».

Ce que C. Nicolas et S. Stratilaki-Klein qualifient de forme de discrimination scolaire, M. Adam-Maillet, riche d’une longue expérience du système éducatif français à différents niveaux de responsabilité, y lit aussi des « mécanismes systémiques internes de discrimination » où les dimensions linguistiques ont un rôle majeur, sans minimiser le poids des différenciations sociales :

« un enfant autochtone, porteur d’une variation de français minorisé marquée régionalement et socialement, est infiniment plus exposé à l’échec qu’un enfant allophone arrivant étranger et devant entrer dans le français, lorsqu’il est issu d’une famille à fort capital académique et d’un système scolaire étranger de qualité. » (p. 149).

Deux articles du recueil invitent la lectrice (ou le lecteur) à un léger changement de focale. Ils portent respectivement sur des enquêtes faites au Canada par Nathalie Freynet et Richard Clément et sur l’examen critique que dresse Jean-Pierre Cavaillé de certaines analyses sociolinguistiques du romani.

Pour leur traitement de « l’accentisme » comme forme de discrimination linguistique visant en particulier l’accent, N. Freynet et R. Clément s’inscrivent dans une perspective à dominante psycho-sociale. Ils mobilisent le concept de vitalité ethnolinguistique[4] pour étudier les représentations dévalorisantes auxquelles les (pratiques langagières des) locuteurs appartenant à des groupes de « basse vitalité ethnolinguistique » sont exposés et qu’ils peuvent eux-mêmes se faire de leurs propres façons de parler. Cette discrimination basée sur l’accent n’est évidemment pas spécifique du Canada et on en trouve de nombreuses illustrations en France, pointées aussi par P. Blanchet ou P. Escudé. Portant sur la matière sonore et l’incorporation du langagier, elle peut être mise en relation avec des formes d’insécurité linguistique chez les locuteurs ainsi stigmatisés.

L’intérêt particulier de la contribution de J.-P. Cavaillé est de montrer, à propos de certaines études sociolinguistiques des variétés du romani, que les chercheurs ne sont pas à l’abri d’attitudes, de pratiques et de conceptions idéologisées qui peuvent s’avérer elles-mêmes génératrices de discriminations linguistiques. L’objectif est clairement affiché : « A quelles conditions, sous quelles modalités, la lutte contre les discriminations linguistiques et, plus généralement, culturelles peut-elle être réellement démocratique, c’est-à-dire ne pas être ou devenir elle-même discriminatoire ». Avec des formules comme « Le dominant pavoise, le minoré patoise » mais avant tout par une argumentation serrée, J.-P. Cavaillé développe une analyse critique vigoureuse. Pour lui, la forme de rejet culturel dont sont implicitement l’objet les Roms n’est pas sans marquer, en France, les discours relatifs à la diversité des variétés du romani, discours qui n’échappent pas totalement, quelles que soient leurs (bonnes) intentions, à un cadrage idéologique monolingue.

L’espace de ce bref compte rendu ne permet que de mentionner que ce numéro des Cahiers de la LCD comporte aussi un article dans la rubrique Varia où il est question des réfugiés de la « Jungle de Calais » et, au titre des Recensions, plusieurs comptes rendus : de l’ouvrage Discriminations : combattre la glottophobie, déjà cité, de P. Blanchet, d’un numéro des Cahiers Internationaux de Sociolinguistique dirigé par Thierry Bulot en 2013, du recueil de textes de Tullio de Mauro rassemblés et publiés en 2018 sous le titre L’Educazione linguistica democratica. du livre de Réjane Sénac, Les non-frères au pays de l’égalité, et d’une présentation synthétique de ce que P. Escudé désigne comme « la littérature didactique de la Division des Politique Linguistiques du Conseil de l’Europe ».

On aura compris que cette livraison des Cahiers de la LCD répond pleinement à l’intitulé de la série et à celui de ce numéro 7 : « Langues et Discriminations ». Pierre Escudé, coordinateur de ce numéro, a su rassembler des contributions d’origines et de tonalités diverses autour de la thématique centrale et de la visée majeure. Le projet d’ensemble est militant et certains des articles se présentent comme résolument polémiques. Mais tous sont étayés par des travaux et/ou des références scientifiques et des positionnements théoriques explicités. Les angles d’attaque sont multiples mais la cible est commune : montrer et dénoncer les fonctionnements et les conséquences de phénomènes de discrimination linguistique qui ne sont jamais que cela et ne touchent pas que les langues.

Daniel Coste

lien vers la revue

 

[1] On appréciera la finesse de la catégorisation ! qui vaut aussi pour d’autres langues de cette liste.

[2] Si les langues (régionales) de France sont ici fortement représentées et en particulier les langues romanes, cela tient aux domaines et aux réseaux que cultive principalement le coordonnateur du numéro. Et c’est aussi à leur présence migratoire en France que peut être dû le choix du kabyle et du turc.

[3] Charte que la France – faut-il le rappeler − n’a pas ratifiée.

[4] La vitalité ethnolinguistique est caractérisée par les auteurs comme « les caractéristiques sociétales (représentation démographique, prestige social, appui institutionnel) qui permettent la survie d’une communauté langagière donnée ». Il s’agit notamment de groupes se trouvant dans des contextes où ils sont et se perçoivent comme minoritaires par rapport à d’autres groupes linguistiquement et démographiquement dominants. Ainsi, la situation des francophones (minoritaires) en Ontario diffère de celle des francophones (majoritaires) au Québec et peut se marquer par des formes d’auto-dépréciation des variétés qu’ils pratiquent.