D’un monolinguisme aveugle à un plurilinguisme éclairé. Enjeux des langues pour le monde de la science, sous la direction de Laurent Gajo et Anne-Claude Berthoud, Lausanne, Epistémé, coll. Sciences du langage, 2026, 272 p.

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Doit-on présenter les deux auteurs pilotes de cet excellent ouvrage, si innovant dans le monde universitaire et scientifique francophone ? L’une est professeur honoraire de linguistique à l’université de Lausanne, le second professeur « ordinaire » (le plus haut rang en Suisse) à l’université de Genève. Voici donc des Suisses qui ne sont pas frappés par quelque « narcissisme monoglotte » [i] que Jean Starobinsky prête à certains esprits français et offrent par leur pensée et leur expérience un décalage fécond d’avec l’idéologie monolingue de l’université française, notamment. Du tout français au tout anglais, voici – en passant de l’échelle nationale à l’échelle mondiale – le parcours exponentiel que vivent une grande partie des enseignements universitaires, notamment dans le domaine scientifique. L’ouvrage scrute les modalités, les errements, les champs de cet aveuglement monolingue, et propose tout autant des pistes éclairantes d’exemplification et de modélisation plurilingue.

L’ouvrage est introduit par un cadrage précis et général de la thématique proposée : « interroger l’apparente évidence et simplicité que représente le monolinguisme dans le travail scientifique » (9) et propose une bibliographie synthétique. Les 12 contributions sont ensuite présentées, organisées en trois grandes parties. La première traite de champs disciplinaires distincts où l’on découvre l’intérêt d’aller vers « l’épaisseur des langues » pour s’extraire de malentendus notionnels – dans le domaine médical, juridique, ou dans celui de la physique quantique. La question linguistique dans le travail scientifique internationalisé est interrogée dans une seconde partie, au travers de cas de figure spécifique, nationaux ou transversaux, et de postures méthodologiques. Une dernière partie est l’occasion d’étudier le rôle du monolinguisme et les enjeux du plurilinguisme dans les projets et les consortiums universitaires internationaux. La conclusion synthétique que donnent les directeurs de l’ouvrage rappelle les travers et les dangers de l’hégémonie monolingue, doxa linguistique curieusement adoptée dans un monde universitaire où l’esprit critique est censé être de mise. Elle revient sur la complexité fondamentale du langage, trop rapidement réduit à sa seule fonction communicative. Elle touche à la question de l’IA qui ouvre de futures et pressantes réflexions sur l’avenir de l’intelligence humaine : « façonnée dans des interactions profondément sociales prenant au sérieux la différence, le décalage » (256), cette intelligence est seule à questionner ces décalages et à les mettre en perspective. On perçoit ce que serait l’aplatissement de cette compétence humaine.

 

« Tuer une bonne cinquantaine de langues en Europe » 

On savait ce monolinguisme mû par l’idéalité d’une langue unique qui dirait exactement et pour tous la réalité intrinsèque de ce dont on parle. Idéal prôné par l’universalisme français des Lumières comme par la pragmatique scientifique d’un Charles Ogden, traducteur anglais du Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein – ce dernier tentait de prouver dans ce premier opus l’incapacité du langage à fixer clairement le sens profond de quelque propos que ce soit – et promoteur du BASIC English, langage minimal et suffisant permettant, selon son auteur « de tuer une bonne cinquantaine de langues en Europe » (sic). Car évidemment : pour bien se comprendre, il faut parler la même langue.

Cette équation (une langue, un peuple, une nation) qui a été celle des États westphaliens, et notamment de l’État-nation français qui l’impose comme tant d’autres par une École normalisatrice, semble une évidence pour beaucoup. Evidence partagée et propagée par nombre d’élites : « Tout paraît simple : un lieu, une langue ; un lieu de science, la langue de science. » (9) C’est cette équation qui est déconstruite par les auteurs rassemblés dans l’ouvrage de Berthoud et Gajo : si l’on sait que la langue, c’est de la politique, puisque c’est un phénomène social, il faut se rappeler que la langue, c’est avant tout de la langue. Et la langue, ce n’est pas le langage, sinon une construction culturelle, historique et contextualisée, de l’abstraction du langage. Le monolinguisme est, selon les terribles mots de la regrettée Tove Skutnabb-Kangas [ii], une « mutilation de la compétence au langage », langage qui est le propre d’une humanité capable d’inventivité, de mille et une ruses pour décrire l’univers propre et global qui est le nôtre, qu’il soit matériel ou immatériel. Comme le pensait et l’écrivit le même Wittgenstein au soir de sa vie, une fois sa pensée évoluée et sortie de l’aporie d’un langage clos sur lui-même, le langage permet de développer tous les jeux possibles – Sprachspiele – de cette infinie et merveilleuse inventivité : « donner des ordres et y obéir ; poser des questions et y répondre ; décrire un événement ; inventer une histoire ; raconter une blague ; décrire une expérience immédiate ; faire des conjectures sur des événements du monde physique ; faire des hypothèses et des théories scientifiques ; saluer quelqu’un ; etc., etc. » [iii] Tout un programme, qui peut être celui d’une université éclairée : le sérieux de l’utilité scientifique du langage n’étant pas indissociable de la « blague » et d’une humaine sociabilité. C’est perdre peu à peu tout l’empan de ces jeux qui nous rendra triste, et enfermera la science dans un ressassement monolithique et vain. « La domination quasi monopolistique d’une langue, quelle qu’elle soit, inhibe le jeu de mots et des idées, souvent stimulé par les traductions, passages et échanges d’une langue à l’autre » dit ailleurs l’un des auteurs phares de ce très bon livre. [iv] L’ouvrage de Berthoud et Gajo donne envie de relire sans tarder La formation de l’esprit scientifique d’un Bachelard (1934) qui y rappelait l’évidente « influence du langage sur la pensée ».

 

D’un monolinguisme aveugle à un plurilinguisme éclairé

Une fois rappelé que le langage, ce n’est pas la langue, force est de constater que l’efficacité d’une langue unique permet de parler au plus grand nombre – une fois que cette langue unique s’est imposée à tous, que le monolinguisme est devenu doxa consensuelle et non questionnée. Mais « parler au plus grand nombre », autrement dit « communiquer » n’est qu’une des (nombreuses) fonctions de la langue dans le cadre de l’enseignement et de l’apprentissage universitaire. En deçà de la fonction véhiculaire du discours, il y a tout d’abord sa fonction constitutive : la langue est « un moule qui contribue à donner sa substance aux idées », et dans ce cadre, le plurilinguisme – le fait qu’une idée puisse sortir de plusieurs moules – questionne l’idée en tant que telle. La langue « de communication » donne l’illusion d’une vitesse de transaction, tandis que la langue « de constitution » apporte un « frein utile à la conceptualisation » (12) : croire savoir, voici l’obstacle épistémologique. Car le moule qui a formulé une idée la colore de sa fonction « indexicale ». Toute langue est contextualisée, que nous croyions absolument objective, universelle : « Une langue est comme un filet qu’on jette dans le monde, et selon les mailles du filet, l’endroit où on le jette, la manière de le jeter et de le relever, il remonte différents poissons. » [v]

Les exemples riches et variés que propose l’important ouvrage de Berthoud et Gajo illustrent les apories d’un « monolinguisme non questionné », oscillant entre suivisme béat et réduction douloureuse du savoir dans l’université européenne. Il y a certes, dans le cas de l’internationalisation des enseignements et des apprentissages, de la mobilité massive des étudiants et des savoirs, la perte de la langue première – le catalan en Catalogne (111-126) ; l’italien en Italie (127-138) – et, pour contrer cette perte, les modalités de renforcement d’un « plurilinguisme » devenu a minima diglossie anglais-langue-internationale/langue-locale. L’internationalisation mène même à un paradoxe grotesque : pour contrer dans les « rankings » mondiaux la toute-puissance de l’Université anglo-américaine, les projets d’alliances universitaires européennes se multiplient, dont la langue commune (pour ne pas dire unique) est … l’anglais (197-212). On verra aussi comment la langue commune, entre un professeur et un étudiant (dont aucun n’a l’anglais comme langue première) est source de malentendu : l’anecdote prend ici la dimension d’une fable (153-164) qui se conclut heureusement par la vigilance de chacun sur l’enjeu du langage – redéployé à sa juste dimension, celle du jeu interne à chaque langue comme entre langues.

Car le plus passionnant dans ce passionnant ouvrage reste, au-delà de la description de la capacité d’aveuglement massif et sournois – global et individuel – du monolinguisme, l’égale capacité d’éclaircissement de ce qu’apporte le plurilinguisme. Il ne s’agira pas ici de trouver un « discours sur le plurilinguisme » – une sorte de plurilinguisme en mention - mais des études sur un plurilinguisme en usage. Celui-ci est notamment parfaitement illustré dans trois champs singuliers : celui de la traduction de textes réglementaires (avec l’exemple suisse parfois drolatique d’une comparaison entre versions française etallemande, 67-92) ; celui, juridique et à une échelle bien plus haute, de la création de norme dans notre Droit européen (53-66) ; celui enfin, qui donne sans doute son sous-titre à l’ouvrage, du champ de l’inventivité scientifique. Ce champ est exemplifié avec l’enjeu de traduction en trois langues (allemand, anglais, français) de la notion fondamentale en physique quantique de ce que l’on nomme en français « principe d’incertitude » du prix Nobel Werner Heisenberg (93-100). Le retour à la langue première nous apprend qu’Heisenberg ne parle ni de principe, ni d’incertitude. Le plurilinguisme, c’est « échapper aux freins des anciennes formulations qu’il s’agit de dépasser » (99) nous dit l’auteur. Le frein prend ici sa valeur première, celui d’obstacle : il demande à l’intelligence de l’esprit de le questionner. Ne serait-ce pas là la fonction de l’Université ? On rêverait que ce le soit. Et on retrouvera donc Bachelard, à un moment nodal de la réflexion la plus dense sur la capacité d’éclaircissement – Laurent Gajo parle ailleurs [vi] de clarification et de désopacification – que porte le plurilinguisme : « On osera avancer ici l’idée que la quasi-hégémonie linguistique anglo-saxonne des sciences physiques modernes est l’un des éléments qui expliquent leurs retards épistémologiques. » (99)

Science sans langues n’est que ruine du savoir. Votre ouvrage, chers auteurs, porte haut ce qu’en dit son résumé : « Ce livre invite à repenser les politiques linguistiques académiques et à reconnaitre la diversité des voix comme une condition de la vitalité scientifique. » Notre monde s’est réduit grâce à la permanente mobilité et à l’intensification accélérée des échanges, dont la cause et la conséquence sont la monoglossie d’une langue unique. Notre monde en devient étouffant. Il est temps d’en retrouver la complexité, la profondeur, et les mille et une voix qui le disent, le questionnent et lui ouvrent un avenir désirable.

 

Pierre Escudé, Institut Universitaire de France, pierre.escude@u-bordeaux.fr

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[i] Jean Starobinski, « L’Écrivain romand : un décalage fécond », in Jean-Jacques Rousseau – La transparence et l’obstacle, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1971, 396.

[ii] Tove Skutnabb-Kangas, « Linguistic Human Rights », The Oxford Handbook of Language and Law, 2012.

[iii] Ludwig Wittgenstein, Cahier bleu, in Le Cahier bleu et le Cahier brun, (traduction française Marc Goldberg et Jérôme Sackur), Paris, Gallimard, 1996, 126.

[iv] Jean-Marc Lévy-Leblond, La Pierre de touche. La science à l’épreuve. Paris, Gallimard, 1996, 244.

[v] Barbara Cassin, Ce que peuvent les mots, Paris, Robert-Laffont, 2022, 550.

[vi] « Pratiques langagières, pratiques plurilingues : quelles spécificités ? quels outils d’analyse ? Regards sur l’opacité du discours », Tranel (Travaux neuchâtelois de linguistique), 38/39, 2003, 49-62 (en ligne) ; « Enseignement d’une DNL en langue étrangère : de la clarification à la conceptualisation », Trema, 28/2007, 37-48, https://journals.openedition.org/trema/448